La mer de jade de l’Afrique

Oublié dans la vallée du Rift, entre Éthiopie et Kenya, l’envoûtant lac Turkana résiste au désert. Mais les projets de modernisation de la région le mettent en danger.

Dans le nord de la vallée du Rift, faille gigantesque qui court sur près de 6 000 kilomètres entre Zambèze et mer Rouge, la terre a pris l’aspect craquelé et variqueux d’une feuille morte.

A Lodwar, chef-lieu du district de Turkana, quelques « maduka », boutiques ouvertes sur la rue, essuient les poussières du désert. Dans l’ombre d’une gargote, deux hommes se partagent une cervelle de chèvre et des galettes de maïs. d’autres sirotent du thé au gingembre en mâchant du khat, un arbuste dont les feuilles produisent un effet euphorisant. Des biquettes à croupe grasse fouillent les fossés. Plus loin, des enfants ont improvisé un manège avec un essieu de camion à l’abandon.

L’aéroport se résume à un auvent, une grille de barbelés et deux moteurs à réaction qui rouillent au pied d’une colline? De chef-lieu, Lodwar n’a que le titre. Cette ville de quinze mille âmes n’en demeure pas moins le principal centre de services d’une région encore qualifiée de « zone tribale » tant l’influence de l’État kenyan y est faible.

Aux premières heures du matin, le mercure dépasse déjà 40°C sur la route délabrée qui mène au lac Turkana. Le souffle vide du désert balaie des plaines de gravier jaune et rose. Quelques termitières chancellent entre les acacias. Un goût salé et limoneux imprègne l’air. Puis, enfin, des flots incandescents se dévoilent au détour d’une piste sablonneuse.

Une apparition lunaire: le vert céladon des eaux jure avec les flancs sombres des cônes volcaniques qui s’élèvent dans le lointain. Les éléments semblent ici s’épanouir dans le secret et la désolation, composant une géographie inédite, aux confins du monde.

Celle que l’on surnomme « mer de Jade » s’étire sur 250 kilomètres du nord au sud, de l’Éthiopie aux collines kenyanes de Samburu: c’est le plus grand lac de la planète en milieu désertique. Sans autre exutoire que l’évaporation, il est alimenté par trois rivières, dont une seule, l’Omo, coule tout au long de l’année.

Il y a 7 000 ans, une partie de ses eaux s’épanchaient encore dans le bassin du Nil. Depuis, la tectonique des plaques a bouleversé le paysage et le niveau n’a cessé de baisser. Aujourd’hui, la profondeur moyenne de cette immense « lagune des sables » ne dépasse pas trente mètres. Mais de plus grands changements encore sont  à venir.

Sur la rive occidentale du lac, où les troupeaux de chameaux viennent s’abreuver le soir, Eliye Springs se cache dans l’ombre des palmiers  doums, qui laissent exploser des bouquets de feuilles au bout de leurs stipes ramifiés. La luxuriance de cette oasis fait figure d’exception dans une région où les précipitations – environ 200 millimètres par an – sont aussi faibles qu’imprévisibles. Les périodes de sécheresse durent quelques mois, voire parfois quelques années. Le mot « saison » n’a pas vraiment de sens ici.

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